Centre de Linguistique Appliquée de Besançon

Centre de Recherche en Linguistique Etrangère

Centre Tesnière

FRANCE

 

CENTRE DE LINGUISTIQUE APPLIQUEE

 

Etude du verbal et du non verbal dans les dialectes aborigènes

australiens appartenant à la langue du Désert de l'Ouest

(Western Desert Language)

Jacques Montredon

Maître de conférences (HDR)

C.L.A.- Université de Franche-Comté

Honorary Reserarch Consultant

The University of Queensland (Australie)

e-mail : jacques.montredon@univ-fcomte.fr

 

Cette recherche veut mettre en évidence le triple rapport environnement/culture/langue à partir d'exemples empruntés à l'expression verbale et non verbale de l'espace et du temps dans les dialectes composant la langue du Désert de L'Ouest : ngaanyatjarra, ngaatjatjarra, pitjantjarra, yankunytjarra, southern luritja, pintupi/luritja et kukatja. Cette recherche s'appuie bien évidemment sur les travaux des ethnographes, des ethnologues et des linguistes qui ont étudié ou étudient les cultures et les langues des populations concernées. Elle nécessite également à la fois la constitution de corpus (aspect verbal) et d'une banque d'images (aspect environnemental et verbal) pour permettre les descriptions nécessaires aux conceptualisations.

Pour des raisons à la fois rituelles (cérémonies d'initiation et périodes de deuil) et pratiques (chasse en particulier) les Aborigènes qui peuplent l'Australie depuis 30 à 40 000 ans ont développé des langages gestuels hautement complexes. Ainsi dans certaines tribus du Centre et du Nord, à partir du moment où des jeunes quittent le camp commun aux hommes et aux femmes pour se préparer, en compagnie des hommes uniquement, à la cérémonie liée à la circoncision, ils doivent garder le silence jusqu'à ce que leur initiation soit achevée et ne peuvent communiquer que par gestes. Ceux-ci étaient également utilisés à la chasse quand la prise d'une proie telle qu'un kangourou ou un émeu ne pouvait être que collective et nécessitait une coordination silencieuse pour s'en approcher le plus possible pour l'atteindre. Ce sont sans doute cependant les tabous liés à deux contextes : le deuil et la relation entre belles-mères et gendres réels et classificatoires qui expliquent le développement de langages gestuels élaborés : en effet " Les femmes et les hommes en relation belle-mère/gendre ne peuvent se parler...De leur côté, les veuves qui sont soumises au vœu de silence pendant la durée du deuil, soit jusqu'à deux ans, emploient alors un langage gestuel, radka-radka, "main-main", pour lequel Kendon (1988) a relevé 1500 signes"(Glowczewski, 1991). Ce même auteur relève "qu'en dehors du deuil, le langage gestuel sert aux femmes pour parler de choses secrètes liées à la vie rituelle, soit à des questions sexuelles, soit pour échanger de simples commérages".

Si les signes de ces langages gestuels peuvent donc se substituer totalement à la langue parlée dans des contextes bien définis, certains peuvent cependant accompagner la parole, tout à fait d'ailleurs comme dans notre comportement langagier ordinaire.

Pourquoi nous intéressons-nous autant aux langages gestuels et plus particulièrement aux gestes d'espace et de temps ? C'est parce que ces gestes par leur relation indicielle et iconique à l'environnement et à la culture d'un groupe humain, ancré dans un espace et un milieu particuliers, peuvent nous conduire jusqu'à la formation des concepts fondamentaux d'une civilisation donnée. Nous faisons nôtres en effet les hypothèses de McNeill et de Freedman évoquées par Kendon (1983) dans les deux paragraphes suivants d'un même article :

1) Mc Neill a bien fait savoir que son intérêt principal pour le geste provient du fait que ce dernier fournit, comme il le souligne, "un second canal d'observation sur les représentations mentales du locuteur pendant le discours". Il voit les gestes iconiques comme des représentations motrices des modèles conceptuels du contenu du discours, et il suggère que, dans les gestes, l'on peut observer la mise en actes des actions-schémas, des idées sensori-motrices ou des extensions sémiotiques des mêmes idées qui sont exprimées à travers le discours(McNeill, 1979).

2) Freedman, comme NcNeill, croit que les gestes représentationnels rendent manifestes, sous une forme concrète et motrice, les images qui seront représentées dans le discours. Il démontre de plus que les gestes représentationnels jouent un rôle facilitateur dans le processus par lequel le contenu conceptuel est transformé en discours. Il a avancé que les gestes représentationnels prêtent assistance à ce processus parce qu'ils aident à tenir disponible, sous la forme de représentations concrètes, le matériel qui doit être encodé verbalement. Il suggère que le geste représentationnel "agit pour cimenter la relation de l'image au symbole, et c'est ce processus de relation qui semble être la fonction psychologique centrale de cette activité. A travers la confirmation de l'image et à travers l'activité de relier l'image au monde, l'activité centrée sur l'objet assure la continuité de l'acte de représenter" (Freedman, 1977)

 En plus de corpus linguistiques, nous devons donc réunir un ensemble de documents visuels : premiers relevés iconographiques dans le temps des gestes des Aborigènes appartenant linguistiquement à la Langue du Désert de l'Ouest (parfois difficilement interprétables), divers films ethnographiques, peintures acryliques, dessins éphémères sur le sable, etc. L'iconographie rassemblée nécessite un long travail d'analyse sémiotique pour rapprocher ou distinguer les divers signes polysémiques et découvrir la nature du lien, indiciel, iconique ou symbolique qui les rattache au monde environnant et à la culture des hommes qui les ont créés.

 Ce cours veut également déboucher sur une pédagogie originale alliant voix, gestes et dessins pour l'enseignement des dialectes de la langue du Désert de l'Ouest en Australie, et en dehors de l'Australie. Sous la forme d'un cours intensif de ngaatjatjarra de trois semaines, une première expérimentation de cette pédagogie a d'ailleurs eu lieu à Besançon en juillet 1994 au Centre de Linguistique Appliquée.

 

Bibliographie (restreinte)

Calbris, G. et Montredon, J. (1992) Le geste comme outil de formation à l'interculturel, Le français dans le Monde, dossiers recherches et applications : pp. 152-160

Douglas, W.H. (1959), An introduction to the Western Desert Language of Australia, University of Sydney.

Glass, A. and Hackett, D. (1979), Ngaanyatjarra Texts, revised edition, A.I.A.S., Canberra.

Glowczewski, B., (1991) Du rêve à la loi chez les Aborigènes, Puf, Paris.

Kendon, A., (1988), Sign Languages of Aboriginal Australia, Cambridge University Press.

Montredon J. (1990) El paisaje lingüistico de Australia, 5:pp.52-56.

Montredon, J. (1992) Tiempo y expresion gestual, Idiomas,I0:pp.16-23.

Montredon, J. (1992) Expression gestuelle du temps en ngaatjatjarra : les repères du jour. L'image et l'Ecrit, ORSTOM: pp.7-8

Montredon, J. (1995) The relationship existing between gestures expressing Time among the Ngaatjatjarra (Western Desert Language People), Conference of the European Association for studies on Aiustralia, University of Copenhagen

Montredon, J. (1997) Tjukurrpa (Le Temps du Rêve aborigène australien) : une approche iconique et gestuelle, dans Actes du séminaire commun C.L.A.-ENS de Fontenay-Saint Cloud ' le geste lié à la parole', 10p. Paris.

 

Filmographie

Ellis, E. and Montredon, J. (1990) , Ngaatjatjarra gestures related to time and space (umatic, 30 mn); University of Queensland - Institute for Aboriginal Development, Alice Springs.

Ellis, E. and Montredon, J. (1992) Mara Yuritaku, looking for gestures in Tjukurla (unmatic, 30mn). University of Queensland -I.A.D., Alice Springs.

Ellis, E. and Montredon, J. (1992), Narratives in Tjukurla (umatic,45mn), University of Queensland- I.A.D., Alice Springs.

 

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